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Le Blog de Jonathan Fanara

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Fact-checking : comment « Le Peuple » trompe ses lecteurs

Publié par Jonathan Fanara sur 3 Juillet 2018, 19:23pm

Catégories : #Politique, #Économie

« Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'opinion. » - Paul Valéry, écrivain français

« Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'opinion. » - Paul Valéry, écrivain français

M. Capiaux, cadre du Parti populaire, ne s'en cache pas : il publie lui-même une partie des articles du « Peuple »

M. Capiaux, cadre du Parti populaire, ne s'en cache pas : il publie lui-même une partie des articles du « Peuple »

Par Jonathan Fanara et Marcel Sel

 

C’est le Parti Ouvrier Belge, ancêtre du Parti Socialiste, qui fonda Le Peuple en 1885. Le journal « du parti » tint le kiosque durant près de cent ans. Pour bien des Wallons et Bruxellois de gauche, il y a aujourd’hui encore derrière ce titre l’image d’un aïeul ouvrier, d’un grand-père militant, d’un père syndicaliste, assis dans son fauteuil, la gazette entre les doigts et l’espoir d’un avenir plus social au fond des yeux.

En 2010, le président du Parti Populaire, Mischaël Modrikamen reprit le titre — qui n’était plus protégé —, et en fit un journal en ligne de droite « extrême » qui rappelle Dreuz, Boulevard Voltaire ou encore Breitbart. Si cette récupération d’un titre de gauche par un parti de droite populiste est parfaitement légale, elle n’en est pas moins une opération de communication perverse, qui rappelle la récup’ par Nicolas Sarkozy de trois symboles de la gauche, Jean Jaurès, Léon Blum ou encore le « résistant » communiste Guy Môquet.

Prétendument indépendant, Le Peuple s’avèrera rapidement être l’organe de propagande du Parti Populaire. Son président y prend désormais régulièrement la parole pour défendre son parti. Ou même pour présenter son programme. La proximité du parti et du média est en fait si étroite que la société qui édite Le Peuple, Freedom Media Group, a été perquisitionnée suite à une plainte déposée par le Parlement européen, selon La Libre, mais personnelle et anonyme selon M. Modrikamen, et visant au départ l'utilisation des fonds de l’ADDE, le groupe politique européen auquel appartient le Parti Populaire, mais aussi l’UKIP et Debout la France. Mischaël Modrikamen rappelle qu’il a déjà été perquisitionné plusieurs fois, et qu’il aurait ensuite systématiquement obtenu un non-lieu.
Freedom Media Group a un capital souscrit de 536 000 € et disposerait, selon Modrikamen lui-même, de 100 000 ou 125 000 € de budget annuel (selon qu’il le dise ou l’écrive), provenant de trois sources : la souscription des coopérateurs, la publicité et une dotation du Parti populaire.

Le Peuple, qui fustige sans arrêt les subsides qui alimentent la presse généraliste, est donc lui-même, d'une certaine manière, partiellement « subsidié » via la dotation annuelle du Parti Populaire, soit 500 000 € (toujours selon le président du PP). En tout cas, en 2016, Freedom Media Group affichait 30 155 € de perte en 2016 pour 4 906 € de marge brute…

Le Peuple se prétend « au service de la vérité ». Garrotté par une topographie populiste, saturé de données erronées, le journal en ligne ne cesse pourtant de falsifier les faits. Ses assertions, souvent contestables d’un trait de plume, lui permettent ainsi de jouer à bas bruit les échos électoralistes du mouvement de Mischaël Modrikamen. Et de désinformer. Aux choix de faits très orientés, ses journalistes et son rédacteur en chef — Alain De Kuyssche (ex-Ubu-Pan) — n’hésitent jamais à saupoudrer leurs articles d’opinions radicales basées sur des faits partiels, voire partiaux, confondant analyse et élucubrations. Bref, Le Peuple fait partie de ces journaux qui créent leur propre vérité d’abord, puis contorsionnent les faits pour les y faire correspondre. Il était donc temps d’étudier la pertinence de cette « vérité populaire ». Nous avons analysé 7 articles. Pour chacun, vous trouverez ci-dessous un résumé de nos constats.

Le Peuple invente son propre classement RSF
Dans « Comme les USA, quittons le Conseil des droits de l’homme ! », publié le 21 juin 2018, Le Peuple reproche à juste titre à plusieurs pays qui composent ce Conseil d’être tout au bas du classement de la liberté de la presse de RSF (Reporters sans Frontière). Sauf qu’aucun des chiffres ne correspond. Ainsi, le Venezuela, pointé à la 134e place selon Le Peuple était, selon RSF, 143e en 2018, 137e en 2017, 139e en 2016, 137e en 2015, 116e en 2014, 117e en 2013, etc. Mais jamais 134e ! La Belgique serait 14e selon Le Peuple. Chez RSF, elle était 7e en 2018, 9e en 2017 et 13e en 2016. Mais jamais 14e !

Le journal en profite aussi pour avancer ses propres « favoris », affirmant que « les ‘affreux’ pays du groupe de Visegrad se classent dans le peloton de tête : Hongrie (23), Tchéquie (24), Pologne (32). Et l’Autriche ‘retombée dans le fascisme’, selon les bien-pensants reste bien accrochée à sa 7e place. » Il suffit de consulter   pour prendre la mesure du fossé entre les assertions du journal du Parti populaire et les faits. Ainsi, la Hongrie n’est absolument pas 23e, mais occupe une inquiétante 73e position. Elle était « déjà » 56e en 2012. En 2009, elle pouvait toutefois se prévaloir d’une honorable 25e place (et non 23e). Mais c’était avant le retour de Viktor Orban. Sa chute spectaculaire depuis lors la renvoie aujourd’hui derrière le Lesotho, la Mongolie et la Mauritanie ! Il en va de même pour les autres exemples cités : la République tchèque est 34e, et non 24e. La Pologne pointe à la 58e marche, à 26 longueurs des affirmations du Peuple. Elle pointait encore à la 19e place en 2014, avant que le PiS de Jaroslaw Kaczynski ne remporte les législatives et ne fasse plonger Varsovie sous Madagascar ou la Papouasie-Nouvelle-Guinée ! Quant à l’Autriche, sa respectable 11e position (et non 7e, à laquelle elle serait « accrochée » selon Le Peuple) ne doit rien à l’entrée du FPÖ (extrême droite) dans le gouvernement de Sebastian Kurz : il n’est en fonction que depuis décembre 2017 et le classement RSF a été réalisé début 2018 ! Bref, un gros zéro sur 10 pour un journal qui puise sa « vérité » dans les terres fertiles de l’imagination. C’est bien simple : pas un seul chiffre n’est juste et certains sont complètement bidouillés ! Ça commence bien !

Le Peuple confond perte et bénéfice

Dans « Comment l’Europe vole le citoyen belge », publié le 13 mai 2018, l’organe du PP affirme que « Chaque contribuable belge paie donc 502 euros par an pour faire fonctionner (mal) l’Europe. », une somme qui viendrait « bien à point pour certains petits pensionnés, contraints de compter leurs maigres sous. » Ou comment bien énerver les retraités. Mais là encore, Le Peuple ne donne que la partie de « la vérité » qui l’arrange.

En réalité, si la Belgique verse effectivement quelque 5,4 milliards à l’UE chaque année, cette dernière lui renvoie en retour 6,951 milliards sous différentes formes, soit un solde positif de plus de 1,5 milliard d’euros... en faveur des Belges ! Mais ce n’est pas tout : une bonne partie des 55 000 fonctionnaires européens réside à Bruxelles et y dépense quotidiennement son argent. S’y ajoute le personnel des centaines d’ONG et de multinationales. Et sur les 8,5 milliards que l’Union dépense en administration, plus de la moitié, c’est-à-dire 4,6 milliards précisément, est dépensée en Belgique. Cela représente 66 % de notre enveloppe globale. Bref, l’Europe ne coûte pas, elle rapporte. Une fois encore, Le Peuple n’utilise que la partie de la « vérité » qui colle à ce qu’il cherche à démonter, ne tenant compte ni des effets positifs de la convergence des économies ni des services rendus par des institutions communautaires comme Frontex, l’Agence européenne des médicaments ou la CJUE. Il ne dit rien non plus des apports culturels inquantifiables du programme Erasmus ni de l’utilité des données produites par Eurostat. En fait, ce qu’omet l’article du Peuple est vertigineux. Et ça n’a rien d’anodin : c’est sur base de mensonges similaires que les Britanniques ont voté le Brexit.

Eurosceptique jusqu’au bout de la calculette, Le Peuple reproche aussi à l’UE d’utiliser la contribution belge « à ‘aider’ la faible économie bulgare, par exemple, » qui se développerait à nos dépens et que nous aiderions « à désertifier le paysage industriel belge ! Pour faire simple, nous achetons des voitures, fabriquées en Roumanie, alors qu’elles étaient montées autrefois en Belgique et participaient à la richesse de notre pays… »

Le problème, c’est que le principal bénéficiaire des aides européennes n’est pas la Bulgarie, mais bien la Pologne du PiS, tant vantée par Le Peuple, tandis que les gabegies les plus notoires se situent aujourd’hui dans la Hongrie de Viktor Orban, que sa rédaction encense. Depuis leur adhésion, et jusqu’en 2020, les Polonais auront reçu plus de 150 milliards d’euros, soit un peu moins de 10 milliards par an. C’est ainsi que le pays a pu reconstruire ses infrastructures défaillantes. En Hongrie, l’entourage direct de Viktor Orban est suspecté de s’être considérablement enrichi grâce aux fonds européens, comme le rapporte un article du Monde daté du 20 mars 2018. Cet argent distribué par Bruxelles a par ailleurs souvent été dépensé dans des projets insensés, à forte dimension personnelle. Il en est ainsi du train de Felcsút, la petite ville natale du Premier ministre hongrois, qui fut complètement vide 53 jours entiers entre mai et décembre 2016. Viktor Orban finança par ailleurs dans ce même village, près de sa résidence secondaire, la construction d’un stade de football démesuré, capable d’accueillir deux fois plus de supporters que ce que la localité compte d’habitants. Mais voilà, ces informations, une fois de plus, ne correspondaient pas à la légende dorée voulue par Le Peuple.

La France, pays d’Afrique (mais pas très)

Dans un troisième article, Le Peuple affirme que « 39 % des Français sont Africains ou d’origine africaine » (publié le 25 septembre 2016.) Il base cette affirmation sur la fréquence des tests de dépistage de la drépanocytose, une maladie héréditaire qui touche surtout les populations d’origine africaine, affirmant qu’en France, seules les populations extraeuropéennes des Antilles, d’Afrique noire et d’Afrique du Nord font l’objet d’un tel dépistage. Et comme 38,85 % de la population française aurait été dépistée, paf, ça voudrait dire que près de 40 % des Français viennent d’Afrique !

Mais cette information, Le Peuple est allé la puiser sur les sites « fachos » comme on dit chez les gauchos. Ainsi, les décodeurs du Monde titraient en septembre 2014 : « Drépanocytose, la maladie génétique qui excite l’extrême droite ». On y apprenait que les Européens méridionaux — Grecs, Italiens, etc. — faisaient aussi l’objet de dépistages, ce que l’article du Peuple occulte pieusement. Mais il y a mieux : la fréquence du dépistage en elle-même n’est pas un critère puisque, selon le professeur spécialisé Michel Rousset interrogé en 2016 par Envoyé spécial (France2), ce serait avant tout la peur de la stigmatisation raciale qui expliquerait l’augmentation du nombre de dépistages. Une telle sélection étant éthiquement réprouvée, le personnel soignant préfère tester spontanément les nouveau-nés en cas de doutes plutôt que d’interroger les parents sur leurs origines ethniques. Les journalistes du Monde notaient enfin que « Selon l’Insee, en 2010, on comptait 832 799 naissances en France (DOM inclus). 110 000 étaient issues d’au moins un parent étranger (y compris de l’Union européenne) et 54 234 issues de deux parents étrangers. Soit un total de 19,8 % de nouveau-nés ayant un ou deux parents étrangers, originaires ou non d’un pays de l’UE. » Bref, on est très loin de la crécelle hystérique du Peuple. Cela dit, il suffit de se promener en France pour s’apercevoir que les 39 % d’Africains, s’ils existaient, vivraient diablement bien cachés !

L’immigration appauvrit les pensionnés !
Le 30 janvier 2018, le Peuple titrait « 72 milliards des pensionnés pour l’immigration ! » Bigre. Ça, c’est rageant ! Il prétend d’abord avoir révélé que « les pensions belges sont les plus basses de’Europe occidentale ». Et d’ajouter que 50 % des pensionnés vivent sous le seuil de pauvreté. Il cite sans vergogne la FGTB, selon laquelle il faudrait 72 milliards pour sortir les pensionnés de la pauvreté. Et termine en accusant : « […] on les a eus [ces 72 milliards] : à raison de 10 milliards par an, l’immigration a pompé l’argent des pensionnés. »

Bon. Voyons déjà si les pensions belges sont réellement les plus basses d’Europe occidentale. Le meilleur outil de comparaison est le taux de remplacement, qui mesure la différence entre le dernier salaire net perçu et le montant net de la première allocation de retraite. Selon un rapport de l’OCDE publié en 2017, la Belgique se situe effectivement en dessous de la moyenne de l’Union européenne : 66 % contre 70 %. Mais les Belges sont loin de figurer en queue de peloton. On trouve derrière eux les Finlandais (65 %), les Suédois (55 %), les Allemands (51 %), les Irlandais (42 %) ou encore les Britanniques (29 %) ! Par ailleurs, selon Eurostat, parmi les pensionnés belges, ce ne sont pas 50 % qui vivraient sous le seuil de pauvreté — établi à 60 % du niveau de vie médian —, mais 13,3 %, soit un chiffre légèrement inférieur à la moyenne de l’UE (13,8 %). Les chiffres du Peuple semblent issus d’une enquête réalisée par Enéo (proche du CDH) fin 2017, qui arguait que quatre pensionnés sur dix vivaient à la limite du seuil de pauvreté. Entre « vivre à la limite du seuil » et « vivre sous le seuil », la rédaction populaire ne voit apparemment pas de différence.

Mais le plus insidieux, c’est que le journal du PP insinue que l’argent des pensionnés sert à financer l’immigration (via les allocations notamment). Laquelle coûterait, selon le Parti populaire, quelque 10 milliards par an. Faux. D’une part, les aides sociales ponctuellement versées aux immigrés et les retraites dépendent de mécaniques comptables strictement distinctes. Il n’y a pas de vase communicant entre les deux budgets. D’autre part, les immigrés actifs contribuent eux-mêmes au financement des pensions. Ceux-ci cotisent d’ailleurs bien plus qu’ils ne reçoivent.

Selon les chercheurs Jean-Michel Lafleur et Abdeslam Marfouk (ULg) : « Comme l’a montré une étude de l’OCDE (2013), les immigrés vivant en Belgique sont plus jeunes que le reste de la population. De ce fait, ils sont surreprésentés dans la population active et donc sous-représentés dans les dépenses de pension […] » Quant au coût supposé de l’immigration en Belgique, Frédéric Docquier, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales de l’UCL, est formel : « sur les vingt-cinq dernières années, les hausses du nombre de primodemandeurs d’asile n’ont pas été accompagnées d’un accroissement du chômage ; c’est même plutôt l’inverse qui s’est produit. […] Ceci s’explique assez facilement ! D’une part, l’immigration augmente la demande de biens et services et les investissements ; elle engendre donc une hausse de la demande du travail. D’autre part, les migrants n’ont pas les mêmes caractéristiques que les natifs en termes d’éducation, d’âge, d’expérience et de spécialisation professionnelle. Ils ne sont donc pas parfaitement substituables aux travailleurs belges aux yeux des employeurs. » En d’autres termes, les immigrés ne viennent pas manger le pain des retraités, au contraire. En se basant sur un scénario qu’il juge vraisemblable, Frédéric Docquier postule que l’immigration engendre « un gain fiscal de 0,3 % du PIB », ce qui représente pas moins de 117 euros par habitant chaque année. Et ça, même les pensionnés les plus modestes devraient s’en réjouir.

Le Peuple contredit… Le Peuple

Plus amusant encore. Le 2 janvier 2018, dans un article consacré au « coût » du gouvernement Michel, Le Peuple explique que 30 % des pensionnés belges vivraient sous le seuil de pauvreté. Pourtant, dans le texte précédent, on a vu que, selon le même journal (et la même vérité), ce chiffre serait de 50 % ! Sidérante augmentation de la pauvreté chez les seniors en à peine quatre semaines !

Toujours dans l’article du 30 janvier 2018, la rédaction populaire assène que l’immigration coûte chaque année aux Belges quelque dix milliards d’euros. Pourtant, une étude de l’IDDE de 2015 (dont le PP assure depuis le service après-vente) évoque des chiffres considérablement moindres : 14 % de la facture de l’immigration a soudainement disparu. Et ce n’est pas tout : un autre article, publié en août 2016, chiffre le coût de l’immigration extra-européenne à... 11 milliards d’euros par an. Explication : Le Peuple a introduit des Belges nés avec la nationalité belge, mais issus de l’immigration extra-européenne, introduisant des… Belges dans les statistiques de l’immigration ! À ce tarif-là, il se pourrait effectivement qu’on arrive un jour aux 50 % de musulmans en Belgique annoncés par le même journal en juin 2016 (contre 6 à 7 % selon des études sérieuses et convergentes) ou aux 39 % de Français d’origine africaine.

Incohérent jusqu’au bout de la nuit, le 28 mars 2018, Le Peuple crie haro sur les sondages traditionnels, dénonçant des manipulations en cascades. Il n’avait cependant pas hésité à exploiter ces mêmes sondages pour « prouver » le rejet des Belges envers des immigrés, en évoquant lui-même le sondage Noir Jaune Blues, le 15 janvier 2018. La géométrie n’est apparemment amusante que si elle est variable. Exemple : le 20 septembre 2017, le PP annonce son « soutien total » à Theo Francken, alors même que le CGRA (qui attribue les « brevets » de réfugiés) annonçait quelques jours plus tôt qu’en août 2017, 48,9 % des demandeurs d’asile avaient obtenu une protection en Belgique. Le PP serait donc le premier parti anti-immigration à saluer l’action d’un secrétaire d’État sous la houlette duquel on accorde l’asile à près d’un réfugié sur deux !

Concernant l’accueil des migrants par la « sotte » (sic) chancelière allemande Angela Merkel, Le Peuple fourmille d’articles véhéments. Sauf que ses données sont également contradictoires. Ainsi, le 13 décembre 2017, on lit : « Les chiffres sont accablants. À peine 3 % des migrants marquent une volonté de s’insérer dans le circuit du travail : apprendre l’allemand, suivre une formation, trouver un emploi. » Pourtant, dans un article consacré à l’Aquarius et mis en ligne le 19 juin 2018, on apprend qu’en sus des 2 % de réfugiés syriens médecins ou ingénieurs, un réfugié sur sept occuperait (déjà) un emploi, soit plus de 14 % en tout ! Ou encore, 4,6 fois plus qu’annoncé 6 mois plus tôt par le même canard ! Le 8 septembre 2016, Le Peuple nous apprend aussi que 500 millions d’euros auraient été dépensés en Allemagne pour la seule formation des migrants. « En 2014, 211 000 personnes ont suivi ce type d’enseignement. Au premier trimestre 2016, ils étaient déjà plus de 100 000. » Il y a là de quoi pâmer de perplexité. Finalement, les réfugiés sont-ils des fainéants profitant des aides sociales et refusant d’étudier l’allemand ou des personnes prêtes à se retrousser les manches en s’inscrivant en masse à des formations ? Apparemment, selon qu’il cherche à démontrer ceci ou cela, Le Peuple choisit le chiffre qui lui convient le mieux.

Le Peuple abuse des victimes du Bataclan

Comme si l’abus des chiffres et des faits ne suffisait pas, Le Peuple abuse aussi des victimes des attentats de Paris pour semer l’horreur. Dans un article daté du 19 juin, il affirme révéler « les tortures commises au bataclan que la presse veut vous cacher ». Pour ce faire, il se base sur le rapport de l’Assemblée nationale suite aux attentats terroristes du 13 novembre. Et dans ce rapport, le président de la commission, Georges Fenech, lit une lettre envoyée par le père d’une victime au juge d’instruction chargé de l’enquête. Pour bien taper sur le clou, Le Peuple introduit les accusations de ce père en précisant : « en voici les extraits les moins révulsants. » Or, le texte publié dans le journal en ligne n’est pas un extrait, mais bien l’intégralité du texte publié dans le rapport de la commission. Autrement dit : il n’y a pas d’extraits « plus révulsants » que celui que Le Peuple publie ! Il s’agit d’une première manipulation destinée à impressionner sciemment le lecteur en lui faisant imaginer des faits qui n’ont pas eu lieu.

Le Peuple affirme ensuite que : « Ce témoignage précis a été confirmé par un des enquêteurs qui a vomi en sortant du Bataclan. Il avait constaté une décapitation et des éviscérations. » Or, il n’y a aucun témoignage direct de cet ordre dans le rapport ! Il s’agit en fait d’un témoignage indirect, rapporté par un brigadier-chef qui répète ce que lui aurait dit un enquêteur qu’il a croisé quelques heures après les faits, et que personne n’a retrouvé. De plus, le père dont il est question plus haut ne parle ni de décapitation, ni d’éviscération, mais bien de castration et d’énucléation. Le soi-disant témoignage brandi par Le Peuple n’est donc ni précis ni confirmé ! Le brigadier-chef lui-même a par ailleurs affirmé n’avoir rien vu de tel lui-même, il n’a fait que quelques mètres dans la salle !

En revanche, Le Peuple omet trois autres témoignages, et non des moindres : celui du célèbre procureur François Moulins : « Les médecins légistes ont été formels : il n’y a pas eu d’acte de barbarie, pas d’utilisation, notamment, d’armes blanches. » Il est corroboré par celui du préfet de police de Paris, Michel Cadot : « Je n’ai eu aucune connaissance de ces faits, ni par l’Institut médico-légal ni par les fonctionnaires en question. […] il n’a été retrouvé sur le site de l’attaque aucun couteau ni aucun autre engin tranchant qui aurait permis ce type de mutilations. » Ainsi que par Christian Sainte, directeur de la police judiciaire qui donne en revanche une explication cohérente : « certains des corps retrouvés au Bataclan étaient extrêmement mutilés par les explosions et par les armes, à tel point qu’il fut parfois difficile de reconstituer les corps démembrés. Autrement dit, les blessures que décrit ce père peuvent aussi avoir été causées par des armes automatiques, par les explosions ou par les projections de clous et de boulons qui en ont résulté. » Et il ajoute : « […] si ces faits avaient été établis, je pense qu’une telle information ne m’aurait pas échappé. »

Le Peuple continue son article avec une seconde manipulation. Il annonce en effet un « Autre passage terrifiant du rapport de la commission d’enquête ». Et là, il reproduit exactement le témoignage… du brigadier-chef, au moment où il rapporte les constats que lui aurait rapportés l’enquêteur « qui est allé vomir ». Autrement dit, Le Peuple utilise en fait deux fois le même témoignage sous deux formes différentes pour renforcer la crédibilité de faits qui n’en ont aucune. Il fait de plus passer le brigadier-chef pour « un membre de la commission », alors qu’il est simple témoin !

Mais à force de vouloir horrifier gratuitement, on finit par se planter : le procureur Moulins a affirmé devant la commission qu’aucune blessure au couteau n’avait été constatée, et le préfet de police a déclaré qu’on n’avait trouvé aucun couteau sur les lieux. Cette absence de couteau affaiblit lourdement la potentialité d’actes de barbarie et de torture. Mais Le Peuple a trouvé le moyen d’utiliser cette absence pour… aggraver ses accusations ! Il écrit ainsi : « Détail horrible : les enquêteurs n’ont trouvé aucun couteau ou objet ayant permis des énucléations ou des éviscérations. Il s’agit d’actes sauvages, tels que ceux prônés par les musulmans extrémistes, promettant les pires sévices aux ‘infidèles’. » Vous avez bien lu, Le Peuple insinue donc que ces énucléations et éviscérations ont été commises à mains nues !

Que des humains soient capables, avec leurs seuls doigts, d’arracher des yeux, on le conçoit. Mais comment auraient-ils pu, avec leurs ongles, éventrer des malheureux ou des malheureuses, leur couper les parties génitales ou les… décapiter ?

Cette conclusion délirante montre que Le Peuple ne se soucie absolument pas de la vraisemblance de ses affirmations. Seul compte l’effet dramatique sur ses lecteurs. Il vise deux objectifs : exacerber encore l’horreur de « l’islamisme » en suscitant une répulsion démesurée de l’islam lui-même, et prétendre que la presse ment, avec cette conclusion : « Seuls des journaux britanniques et espagnols ont fait écho aux passages du rapport de la commission, cités ci-dessus. » Mais là aussi, c’est faux ! Ainsi, Le Parisien a bien évoqué les passages du rapport incriminés, mais — en bon journal factuel — il a également tenu compte des conclusions des trois hauts responsables de la police et de la justice. De nombreux articles ont aussi évoqué le fait que les terroristes ont utilisé des otages comme boucliers humains — une réalité corroborée et suffisamment épouvantable (notamment dans l’Express, dans Slate et dans Le Monde). De plus, 20 Minutes et le Nouvel Obs ont repris les pseudo-révélations sur les actes de barbarie en les démontant à peu près comme nous venons de le faire. En fait, comme ses cousins d’extrême droite français, Le Peuple crée sa vérité pour ensuite accuser la presse de ne pas la dire !

Mais le plus grave, dans tout ça, c’est que les familles des victimes sont, grâce au goût du Peuple pour le sang et les tripes, confrontées à l’éventualité que leur sœur, frère, parent, enfant ait subi pire encore que la mort par balle ou par explosion. Et que dire de l’image ainsi projetée des malheureuses et malheureux tombé-e-s au Bataclan, dont le sort terrible était bien suffisant pour nous révolter tous et nous faire haïr ses assassins et leur ignoble idéologie ?

Redressons les choses : il n’y a aucune preuve, ni aucun témoignage direct, ni aucun constat médico-légal d’actes de torture au Bataclan. Que les victimes reposent en paix, loin des journaux comme Le Peuple qui n’ont pas besoin de preuve et truquent les faits pour faire leur misérable buzz. À notre avis, ça dit beaucoup du parti qui le nourrit.

 

 

 

 

Par Jonathan Fanara

1° « Comme les USA, quittons le Conseil des droits de l'homme ! », publié le 21 juin 2018.

 

Extrait de l'article du Peuple : « Au plan de la liberté de la presse, Reporters sans Frontières établit un classement de 178 pays. L’Arabie saoudite, qui a présidé le Conseil des Droits de l’Homme, se retrouve à la… 157ème place sur 178 ! Petit florilège des pays dirigeant le CDH : Venezuela (134ème), Chine (171), Burundi (108); Bangladesh (126), Irak (130). A titre de comparaison, la Belgique occupera 14ème place. Les « affreux » pays du groupe de Visegrad se classent dans le peloton de tête : Hongrie (23), Tchéquie (24), Pologne (32). Et l’Autriche « retombée dans le fascisme », selon les bien-pensants reste bien accrochée à sa 7ème place. Le champion toutes catégories est la Finlande, où la liberté de la presse est totale. »

 

Le Peuple se veut catégorique : contrairement aux idées fallacieuses véhiculées par quelques « bien-pensants », la contre-révolution conservatrice en cours en Europe n'a aucune incidence réelle sur la liberté de la presse, laquelle semble garantie tant en Hongrie et en Pologne qu'en République tchèque ou en Autriche. Pourtant, il suffit de consulter le classement 2018 de Reporters sans Frontières pour prendre le pleine mesure du fossé existant entre les assertions du journal du Parti populaire, épinglées ci-dessus, et les faits établis. La Hongrie y occupe une inquiétante 73ème position, bien loin de la 23ème place annoncée. La République tchèque est 34ème, et non 24ème. La Pologne pointe à la 58ème marche, à 26 longueurs des affirmations du PeupleQuant à l'Autriche, si elle émerge à une respectable 11ème position, elle n'est aucunement « bien accrochée » à une hypothétique 7ème place. Pis, même le classement de la Chine, de l'Arabie saoudite ou du Venezuela apparaît grossièrement erroné. Intrinsèquement, on se demande d'ailleurs comment le gouvernement autrichien de Sebastian Kurz, en fonction depuis décembre 2017, aurait pu avoir le temps, en six petits mois, de produire ses premiers effets en matière de liberté de la presse. Mais puisque l'article mentionné tente maladroitement d'exploiter le classement de RSF, pourquoi se priverait-on de recourir aux mêmes méthodes, en usant cette fois de chiffres authentiques ? En 2009, avant le retour au pouvoir de Viktor Orban, la Hongrie pouvait se prévaloir d'une honorable 25ème place. Elle a connu ensuite une chute spectaculaire la renvoyant aujourd'hui derrière le Lesotho, la Mongolie et la Mauritanie ! Il faut croire que les atteintes portées à la société civile, la presse régionale rachetée par les proches du Premier ministre et les journaux d'opposition fermés ne constituent pas des gages recevables de liberté. La Pologne pointait quant à elle encore à la 19ème place en 2014, avant que le PiS de Jaroslaw Kaczynski ne remporte les élections législatives et s'empare du pouvoir, laissant désormais Varsovie à quelques longueurs de Madagascar, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée ou du Sénégal. La télévision publique au service de la propagande gouvernementale ne sied apparemment pas particulièrement à RSF. Pas plus d'ailleurs que les attaques répétées contre les médias privés. Mais d'où sortent en fait les chiffres du Peuple ? Des terres fertiles de l'imagination ?

 

 

 

 

2° « Comment l'Europe vole le citoyen belge », publié le 13 mai 2018.

 

Extraits de l'article du Peuple : « Chaque contribuable belge paie donc 502 euros par an pour faire fonctionner (mal) l’Europe. Cela ne représente jamais que 41,83 euros par mois ? Certes, mais ils viendraient bien à point pour certains petits pensionnés, contraints de compter leurs maigres sous. » / « En d’autres termes, la contribution belge sert à « aider » la faible économie bulgare, par exemple. Une économie « faible » qui se développe à nos dépens. Des pans entiers de notre économie ont disparu (secteur automobile, aciéries, verrerie, transport routier, etc) et ont émigré vers des pays à « économie faible »… que nous aidons, par notre contribution européenne, à désertifier le paysage industriel belge ! Pour faire simple, nous achetons des voitures, fabriquées en Roumanie, alors qu’elles étaient montées autrefois en Belgique et participaient à la richesse de notre pays… »

 

D'abord, un constat. Si le Belge est dépouillé par les institutions communautaires, tout porte à croire qu'il adore ça. Selon la dernière enquête Eurobaromètre du Parlement européen, datant de mai 2018, 67 % des sondés voient d'un bon oeil l'adhésion de la Belgique à l'UE. Nos concitoyens se moquent-ils d'être mis à nu pour financer la désindustrialisation de leur pays ? Étonnamment, les choses s'avèrent un peu plus complexes que cela. Si le Bruxelles noir-jaune-rouge verse quelque 5,4 milliards au Bruxelles bleu étoilé, ce dernier lui renvoie en retour 6,951 milliards sous différentes formes, soit un solde positif de plus de 1,5 milliards d'euros... en faveur des Belges ! Pour la période 2014-2020, la Wallonie reçoit par exemple 681 millions d'euros du Fonds européen de développement régional. La Fédération Wallonie-Bruxelles peut compter sur 614 millions d'euros du Fonds social européen, en ce y compris les 36,6 millions d'euros de l'initiative pour l'emploi des jeunes. Même chose du côté de la Région de Bruxelles-Capitale, qui bénéficie de 51 millions d'euros du même Fonds – 11,7 millions d'euros pour l'emploi des jeunes. La Communauté germanophone reçoit quant à elle 11 millions d'euros. Les bonnes nouvelles étant rares, profitons-en et allons un peu plus loin : sur les 55 000 fonctionnaires européens, une bonne partie réside à Bruxelles et y dépense quotidiennement son argent. En cela, les eurocrates imitent les centaines d'ONG et de multinationales qui se déploient aux abords du Berlaymont, souvent dans l'espoir d'y exercer leur influence. Ce n'est pas tout : sur les 8,5 milliards que dépense l’Union en administration, plus de la moitié, c'est-à-dire 4,6 milliards précisément, se voit investie en Belgique. Cela représente 66 % de notre enveloppe globale. Mais l'argument comptable n'est finalement que le faux nez de l'euroscepticisme. Le Peuple ne tient compte ni des effets positifs de la convergence des économies, ni des services rendus par des institutions communautaires comme Frontex, l'Agence européenne des médicaments ou la CJUE. Il ne dit rien non plus des apports culturels inquantifiables du programme Erasmus ni de l'utilité des données produites par Eurostat. Ce qu'omet l'article du Peuple est vertigineux, mais ce qu'il laisse entendre l'est plus encore : les fonds structurels serviraient essentiellement à préparer les délocalisations de demain. Cette rhétorique europhobe ne mérite qu'une démonstration par l'absurde : si l'argent des Belges (remboursé avec de plantureux intérêts, rappelons-le) soutient l'industrie roumaine ou bulgare, alors celui des Français et des Allemands porte certainement à bout de bras nos propres entreprises.

 

L'autre omission volontaire de l'article concerne évidemment la véritable destination finale des fonds européens. Si la Belgique n'a pas à se plaindre, le principal bénéficiaire des aides européennes demeure sans conteste la Pologne du PiS, tandis que les gabegies les plus notoires se situent aujourd'hui dans la Hongrie de Viktor Orban. Varsovie a largement profité de l'élargissement de 2004. Depuis leur adhésion jusqu'en 2020, les Polonais auront reçu plus de 150 milliards d'euros, soit un peu moins de 10 milliards par an, l'équivalent annuel d'un plan de relance de 2,5 % du PIB ! C'est ainsi que le pays a pu reconstruire ses infrastructures défaillantes, notamment les routes nationales et les autoroutes, et désenclaver certaines régions reculées. On comprend mieux pourquoi huit Polonais sur dix se disent attachés à l'UE. En Hongrie, il règne en revanche comme un parfum de scandale. L'entourage direct de Viktor Orban est suspecté de s'être considérablement enrichi grâce aux fonds européens, comme le rapporte un article du Monde daté du 20 mars 2018. Cet argent distribué par Bruxelles a par ailleurs souvent été dépensé dans des projets insensés, à forte dimension personnelle. Il en est ainsi du train de Felcsút, la petite ville natale du Premier ministre hongrois, qui fut complètement vide 53 jours entiers entre mai et décembre 2016. Viktor Orban finança par ailleurs dans ce même village, près de sa résidence secondaire, la construction d'un stade de football démesuré, capable d'accueillir deux fois plus de supporters que ce que la localité compte d'habitants. Que penser aussi des onze tours en bois à 80 000 euros l'unité de la petite commune isolée de Tyukod, aussi inutiles qu'un climatiseur en plein hiver sibérien ? Ou des 2,2 millions d'euros accordés par l'UE et dépensés dans un hôtel de Kistelek piteusement laissé à l'état embryonnaire à cause d'un différend entre l'État hongrois et l'entrepreneur ayant obtenu le chantier ? Cela, Le Peuple n'en a apparemment cure.

 

 

 

3° « 39 % des Français sont Africains ou d'origine africaine », publié le 25 septembre 2016.

 

Extraits de l'article du Peuple : « En France, c’est grâce à la drépanocytose que l’on découvre l’étendue de l’africanisation du pays… La drépanocytose est une maladie génétique incurable qui s’attaque aux globules rouges et qui ne touche que les populations extra-européennes, originaires des Antilles (Africains), d’Afrique noire et d’Afrique du Nord.En France, le dépistage de cette maladie est régulier et les tests ne portent bien entendu que sur les populations originaires de ces parties du monde. 38,85% de la population française métropolitaine ont été suivis en 2015selon les données émanant de l’Association Française pour le Dépistage et la Prévention des Handicaps de l'Enfant (AFDPHE). » / « Les différences de natalité dans les populations présentes sur le territoire, vont accentuer encore le changement fondamental de la population européenne. Les 50% d’origine africaine et nord-africaine seront atteints très rapidement. »

 

Les décodeurs du Monde titraient en septembre 2014 : « Drépanocytose, la maladie génétique qui excite l’extrême droite ». L'article rappelait à toutes fins utiles que les Européens méridionaux – Grecs, Italiens – faisaient eux aussi l'objet de dépistages, ce que l'article du Peuple, taraudé par le « remplacisme » africano-musulman, occulte sciemment. Les décodeurs rappelaient également qu'un dépistage médical ne constitue en aucun cas un recensement ethnique, d'autant plus lorsqu'une incertitude sur les critères génétiques/généalogiques peut influer sur le nombre de tests effectués. Le magazine d'information Envoyé spécial avait interrogé à ce propos le professeur Michel Rousset en 2016. Voici ce qu'il affirmait à l'endroit de la drépanocytose : « Ce sont des données strictement médicales qui n'ont pas à être utilisées à des fins politiques, d'autant que cette augmentation de pourcentage est un artifice. » D'après l'émission de France 2, ce serait avant tout la peur de la stigmatisation raciale qui expliquerait l'augmentation du nombre de dépistages. Le personnel soignant préférerait tester spontanément les nouveau-nés en cas de doutes plutôt que d'interroger les parents sur leurs origines ethniques. Augmentation ou pas, les chiffres restent en tout cas hautement discutables. Comme le mentionnent les décodeurs, les populations des DOM-TOM, pourtant françaises, subissent elles aussi des dépistages systématiques. En 2012 par exemple, 12 % des cas testés en France relevaient des territoires d'outre-mer. Les journalistes du Monde notaient enfin que « si on veut évoquer des chiffres de naissances issues de l’immigration, les statistiques existent. Ainsi, selon l’Insee, en 2010, on comptait 832 799 naissances en France (DOM inclus). 110 000 étaient issues d’au moins un parent étranger (y compris de l’Union européenne) et 54 234 issues de deux parents étrangers. Soit un total de 19,8 % de nouveaux-nés ayant un ou deux parents étrangers, originaires ou non d’un pays de l’UE. » Bref, on est bien loin de la crécelle hystérisante du Peuple.

 

Concernant la fécondité, les données démentent une nouvelle fois les craintes du journal du Parti populaire. Elles nous enseignent que le taux de fécondité des femmes musulmanes établies en Europe enregistre une baisse continue depuis les années 1970, jusqu’à coïncider avec celui de la population générale dès les années 2000 (Charles Westoff et Tomas Frejka, 2007). Dans le même ordre d'idées, un rapport du Ministère français de l'intérieur, publié en août 2015, notait que « la fécondité des femmes descendantes d’immigrés ne diffère pas de celle des femmes sans lien avec la migration. En 2010, elles ont eu en moyenne respectivement 1,85 et 1,86 enfant par femme, tandis que les femmes immigrées ont une fécondité plus forte s’élevant en moyenne à 2,73 enfants par femme. Si, pour les immigrées, la fécondité varie selon le pays d’origine, cela est moins marqué pour les descendantes d’immigrés. » En d'autres termes, les flux immédiats peuvent certes mener à une faible différence démographique, mais en aucun cas les « stocks d'immigrés », dont la fécondité est calquée sur celle des autochtones, mais qui polarisent pourtant tous les fantasmes « remplacistes »... Sur son site Internet, l'Institut national d'études démographiques (INED) rapporte quant à lui qu'« au 1er janvier 2014, la France comptait 65,8 millions d’habitants hors Mayotte : 58,2 millions nés en France et 7,6 millions nés à l’étranger. Parmi ces 7,6 millions, 1,7 million sont nés avec la nationalité française, au moins un de leurs deux parents étant français, et 5,9 millions sont nés de nationalité étrangère et sont donc immigrés (8,9 % de la population résidant en France). Parmi les immigrés, 3,6 millions sont de nationalité étrangère et 2,3 millions, soit 39 % d’entre eux, ont acquis la nationalité française. » Rien donc qui puisse corroborer le chiffre illusoire de 39 % de Français d'origine africaine. Mais peut-être est-ce l'occasion de poser cette simple question : à partir de quand, aux yeux des populistes, un descendant d'immigrés peut-il espérer être considéré comme un Français – ou un Belge – à part entière ?

 

 

 

4° « 72 milliards des pensionnés pour l'immigration ! », publié le 30 janvier 2018.

 

Extrait de l'article du Peuple : « Le Peuple l’a révélé : les pensions belges sont les plus basses de’Europe occidentale (voir les chiffres dans l’article ci-dessous). Pire : 50 % des pensionnés vivent sous le seuil de pauvreté. Belle récompense pour une vie de labeur – et de cotisations pour une pension légale ! Selon La FGTB, il faudrait 72 milliards pour sortir les pensionnés de la pauvreté. On les a ! Ou plutôt : on les a eus : à raison de 10 milliards par an, l’immigration a pompé l’argent des pensionnés – sans compter les « aides » aux pays étrangers, tels les 19 millions que Charles Michel (MR) vient d’offrir aux terroristes arabes, occupants de la Palestine. On a le sens des priorités dans les partis traditionnels ! »

 

Reprenons les éléments de langage du Peuple les uns après les autres. Le journal du PP déplore tout d'abord que les pensions belges soient les plus basses d'Europe occidentale. Le meilleur outil de comparaison en la matière demeure le taux de remplacement mesurant la différence entre le dernier salaire net perçu et le montant net de l'allocation de retraite. Selon un rapport de l'OCDE publié en 2017, la Belgique se situe légèrement en dessous de la moyenne de l'Union européenne : 66 % contre 70 %. Les Belges sont toutefois loin de figurer en queue de peloton. On trouve derrière eux les Finlandais (65 %), les Suédois (55 %), les Allemands (51 %), les Irlandais (42 %) ou encore les Britanniques (29 %). Les statistiques et projections sont cependant mises à mal par les particularités nationales. Les Allemands par exemple complètent souvent leur pension de base avec de l'épargne, de la prévoyance retraite et/ou une allocation complémentaire payée par l'employeur. Quant aux chiffres bruts, encore plus contestables, ils ne disent rien du coût de la vie propre à chaque pays et donc du pouvoir d'achat rendu disponible par le montant des retraites. Par ailleurs, selon Eurostat, parmi les pensionnés belges, ce ne sont pas 50 % qui vivraient sous le seuil de pauvreté – établi à 60 % du niveau de vie médian –, mais « seulement » 13,3 %, soit un chiffre légèrement inférieur à la moyenne de l'UE (13,8 %). Les chiffres du Peuple semblent mus par une interprétation très libre et extensive d'une enquête réalisée par Enéo fin 2017, laquelle arguait que quatre pensionnés sur dix vivaient à la limite du seuil de pauvreté. Les mots ayant un sens, l'assertion du Peuple n'en mérite pas moins d'être contredite et confrontée aux faits. 

 

Mais le pire et le plus insidieux est certainement ailleurs : le journal du PP insinue que l'argent des pensionnés sert à financer les libéralités publiques accordées à l'immigration, laquelle coûterait, selon les chiffres fournis par le Parti populaire, quelque 10 milliards par an. Tout est faux, et pour plusieurs raisons. D'une part, les aides sociales ponctuellement versées aux immigrés y ayant droit ne proviennent évidemment pas du financement par répartition des retraites. Les deux choses dépendent de mécaniques comptables strictement distinctes. D'autre part, tous les immigrés actifs contribuent eux-mêmes au financement des pensions. N'en déplaise au Peuple, ils cotisent d'ailleurs bien plus qu'ils ne reçoivent. Citons à cet égard les chercheurs Jean-Michel Lafleur et Abdeslam Marfouk, dans un ouvrage récemment diffusé par l'Université de Liège : « Comme l’a montré une étude de l’OCDE (2013), les immigrés vivant en Belgique sont plus jeunes que le reste de la population. De ce fait, ils sont surreprésentés dans la population active et donc sous-représentés dans les dépenses de pension qui constituent l’un des budgets de protection sociale les plus élevés en Belgique. » Mais qu'en est-il alors du coût supposé de l'immigration en Belgique ?  Frédéric Docquier, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales de l’UCL, est spécialiste de ces questions. Ses déclarations s'inscrivent à rebours des discours anxiogènes du Peuple « Les chiffres l’attestent : sur les vingt-cinq dernières années, les hausses du nombre de primo-demandeurs d’asile n’ont pas été accompagnées d’un accroissement du chômage ; c’est même plutôt l’inverse qui s’est produit. En règle générale, l’effet de l’immigration sur l’emploi et le salaire des travailleurs belges est vraisemblablement faible. Ceci s’explique assez facilement ! D’une part, l’immigration augmente la demande de biens et services et les investissements ; elle engendre donc une hausse de la demande du travail. D’autre part, les migrants n’ont pas les mêmes caractéristiques que les natifs en terme d’éducation, d’âge, d’expérience et de spécialisation professionnelle. Ils ne sont donc pas parfaitement substituables aux travailleurs belges aux yeux des employeurs. » Ou encore, pour démontrer à quel point les affirmations du Peuple doivent être passées à la moulinette critique : « L’impact de l’immigration sur les finances publiques est un peu plus compliqué à quantifier. En effet, s’il est relativement aisé d’identifier les impôts directs payés et les transferts sociaux reçus par les migrants à l’aide d’enquêtes sur les ménages ou de données fiscales, l’impact sur d’autres recettes et d’autres dépenses publiques telles que la défense nationale, la justice ou encore les infrastructures publiques est plus difficile à chiffrer. » En se basant sur un scénario qu'il juge vraisemblable, Frédéric Docquier postule que l'immigration engendre « un gain fiscal de 0,3 % du PIB », ce qui représente pas moins de 117 euros par habitant chaque année. On imagine que même les pensionnés les plus modestes doivent s'en réjouir. 

 

 

5° Quand Le Peuple s'érige en contradicteur... du Peuple

 

Le 2 janvier 2018, dans un article consacré au « coût » du gouvernement Michel, Le Peuple avance un chiffre pour le moins interpellant : 30 % des pensionnés belges vivraient sous le seuil de pauvreté. Cependant, un texte mis en ligne quelques semaines plus tard, portant sur les 72 milliards qu'on volerait aux pensionnés pour les donner aux immigrés, livre un résultat d'une tout autre teneur : ce sont désormais 50 % des retraités qui vivoteraient péniblement au jour le jour, gagnant moins de 60 % du revenu médian. Sidérante augmentation de la pauvreté chez les seniors en à peine quatre semaines ! À moins, plus prosaïquement, que ce ne soient les rédacteurs du Peuple qui s'emmêlent quelque peu les pinceaux ? Dans ce même article datant du 30 janvier 2018, il est affirmé que l'immigration coûte chaque année aux Belges quelque dix milliards d'euros. Pourtant, l'étude de l'IDDE dont le PP assure le service après-vente depuis octobre 2015 évoque des chiffres d'une ampleur considérablement amoindrie : 14 % de la facture de l'immigration a soudainement disparu, soit une économie instantanée de 1,4 milliards d'euros. D'un seul coup, on comprend mieux comment le PP peut promettre à la fois des baisses d'impôts sans toucher aux prestations sociales et une hausse générale du niveau de vie. Au besoin, il suffira de réinventer la comptabilité publique ! Et ce n'est pas tout : un autre article, publié en août 2016, chiffre le coût de l'immigration extra-européenne à... 11 milliards d'euros par an, en comptabilisant cette fois « les personnes issues de l’immigration extra-européenne qui sont nées avec la nationalité belge. » Et voilà qu'on commence à introduire des Belges – même pas naturalisés – dans les statistiques de l'immigration ! À ce tarif-là, il se pourrait effectivement qu'on arrive un jour aux 50 % de musulmans en Belgique annoncés en juin 2016 (et qu'on cherche toujours) ou aux 39 % de Français d'origine africaine dont fait état un papier du 25 septembre 2016.

 

Le 28 mars 2018, Le Peuple crie haro sur les sondages traditionnels, dénonçant des manipulations en cascades. Il n'hésite cependant pas à les exploiter dès lors qu'il s'agit d'attester d'un rejet des Belges à l'endroit des immigrés, comme c'est le cas pour le sondage Noir Jaune Blues le 15 janvier 2018. La géométrie n'est apparemment amusante que si elle est variable. Exemple : le 20 septembre 2017, le PP annonce son « soutien total » à Theo Francken, alors même que le CGRA publiait quelques jours plus tôt des informations faisant état d'un taux de protection s'élevant à 48,9 % (pour le mois d'août 2017). Soit le PP a mordu à pleines dents à l'hameçon électoraliste de M. Francken, soit on fait face au premier parti anti-immigration saluant l'action d'un secrétaire d'État sous lequel on accorde l'asile à près d'un réfugié sur deux – et plus encore à certaines périodes. Concernant l'accueil des migrants par la « sotte » chancelière allemande Angela Merkel, Le Peuple fourmille d'articles véhéments. Ceux-ci présentent toutefois un intérêt inattendu : leurs données contradictoires. Voici ce qu'on lit par exemple le 13 décembre 2017 : « Les chiffres son accablants. À peine 3 % des migrants marquent une volonté de s’insérer dans le circuit du travail : apprendre l’allemand, suivre une formation, trouver un emploi. »  Pourtant, dans un article consacré à l'Aquarius mis en ligne le 19 juin 2018, ces 3 % ont connu une croissance exceptionnelle, puisqu'on y apprend qu'en sus des 2 % de réfugiés syriens médecins ou ingénieurs, un sur sept occuperait un emploi (plus de 14 % en tout, 4,6 fois plus qu'escompté). Autre élément perturbant : le 8 septembre 2016, Le Peuple nous apprend que 500 millions d'euros auraient été dépensés en Allemagne pour la seule formation des migrants. N'est-ce pas un peu excessif pour des gens qui refusent de s'insérer et d'apprendre ne serait-ce que la langue nationale ? Heureusement, les rédacteurs du Peuple ont une explication logique : « En 2014, 211 000 personnes ont suivi ce type d’enseignement. Au premier trimestre 2016, ils étaient déjà plus de 100 000. » Il y a là de quoi pâmer de perplexité. Finalement, les réfugiés sont-ils des fainéants profitant des aides sociales et refusant d'étudier l'allemand ou des personnes prêtes à se retrousser les manches en s'inscrivant en masse à des formations ?

 

Pour découvrir l'article de mon co-rédacteur Marcel Sel à propos des exactions prétendument commises au Bataclan, c'est ici :

http://blog.marcelsel.com/2018/07/04/en-detail-le-peuple-exploite-les-victimes-du-bataclan-pour-attiser-la-haine/

 

 

 

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